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Éveil

 
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Vakan
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MessagePosté le: Jeu 9 Aoû - 12:32 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

Prologue : Quatre ans plus tôt


Ecouter. Sentir. Respirer. Les sens exaltés par l’importance de la dernière fois.
Ressentir le bruit de la pluie s’écrasant sur l’herbe grise. Ses milles notes de fureur se posant sur la surface spongieuse du sol. Une sonorité fébrile, ouatée, me rappelant cette résonance mouillée que produisaient l’orage et ses averses d’aiguilles quand, autrefois, dans ma chambre, j’écoutais la solitude du ciel. Un souvenir, succinct, s’ajoutant  à cette succession d’images infernales destinées à me murmurer sous diverses teintes l’imminence de mon trépas.
J’avais dans les mains une poignée ridée de printemps, la profondeur d’une nuit douce et caverneuse, fresque funeste de la dernière scène, un talent certain pour l’escamotage, certainement …  Et ses conséquences : trois hommes en toges longues à la blancheur dérobée par les larmes des dieux, l’épée à la main, à la lame droite comme la cause pour laquelle elle tue. Bientôt, ces langues d’acier froid allaient se repaître de mon sang, de mes chairs, m’arracher les veines et les vider de cette sombre liqueur dont elles sont si friandes. Ensuite, le déluge descendrait tel un essaim de mouches translucides caresser mes bourreaux de fer et expurger leur abomination. Le sol, complice de ce monstrueux théâtre, dévorerait alors ma carcasse mutilée, lentement, dans un révoltant spectacle de décomposition que l’on ne m’aura pas donné le droit de cacher sous terre.
Effrayé, je me noyais dans mes images, mes doigts ruisselaient de fatigue et tremblaient légèrement autour d’un manche de dague de facture sabrée. Mes yeux rougis se plissaient, dans l’espoir d’apercevoir les yeux de mes bourreaux.  Et mes sens s’aigrissaient, et mon corps se rétrécissait : je fus lâche, venimeux, et fuyant, comme un gosse s’effondrant devant le moindre regard.

Un premier homme fît un pas vers moi, l’épée par-dessus l’épaule, les muscles détendus : ce n’était pas sa première fois, et je n’étais personne. Je me suis agenouillé sur le parterre boueux, et j’ai fermé les yeux. Fiévreux, défait, mes pensées se tournaient vers Nedmor, dont les hauts murs avaient couvert mon univers d’enfant et d’adulte, m’éclaboussant de leur hauteur macabre.

Je m’en allais vers elle, la ville, au rythme du flux de mes dernières pensées. Je marchais de ma démarche de nourrisson sous son soleil de plomb, deux secondes plus tard j’étais assis dans une taverne, le visage barré d’une vingtaine d’années, et buvais des flots de misère, une double décennie plus loin, projetée en l’espace d’un instant, je marchais dans la rue, me laissais happer par les vagues déchainées de foules-marionnettes aux yeux de pantin perdus, mes doigts glissant habilement d’une bourse à l’autre sans éveiller le moindre soupçon.

Les deux autres hommes le rejoignirent à quelques centimètres de moi. Ils levèrent leurs armes à l’unisson, comme pour donner un parfum d’officialité à ce meurtre en tapinois. Mes pensées s’accélèrerent encore, jetant toute leurs forces dans cette lutte de rentabilisation de mes derniers instant.

Aujourd’hui, ma ville est un insecte multiforme, un organisme puissant, poussant sous la pression des multiples volontés qui la hissent, l’habitent, la hantent, et me considèrent de leurs drôles d’yeux honnêtes. Mais viendra un jour où les Royalistes déchoiront, où les regards de leurs instances se porteront vers de plus haut lieux que la capitale, où Nedmor tombera dans l’oubli des plus grand, et ne sera plus qu’une vaste fosse animée de tous les inutiles. Lorsqu’arrivera cette date, je saurai ranimer mon âme, m’éveiller la gorge sèche et l’estomac vide, prouver à chacun que même la misère peut être dépouillée, encore et encore, chaque jour avec le même appétit que le précédent. Et quand s’essouffleront le plus faibles, ma dague ôtera une par une les étincelles du blason rouge. Pour vivre, m’exorciser de cette haine naissante, je me saoulerai de vengeance, leur ferai face ; comment le puis-je autrement dans un drame, où le monstre lui-même est le lieu du théâtre ?

Les trois lames sifflèrent en s'abattant sur ma nuque. 


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MessagePosté le: Jeu 9 Aoû - 12:32 (2012)    Sujet du message: Publicité

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Vakan
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MessagePosté le: Jeu 9 Aoû - 12:32 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

Prologue suite: l'Entre-Deux.


Je me suis réveillé.

Il était impossible de dormir dans cette atmosphère de tension. J’ai prêté l’oreille. Des hurlements sourds remontaient des caves, transperçant les murs et les planchers vétustes. Ils me vrillaient les tympans. Des cris de douleur, atroces… Un temps de répit… Puis de nouveau la douleur, les cris, la peur, les suppliques pour qu’enfin tout s’arrête, pour que la mort les emporte ailleurs.

Ce sont ces cris qui m’ont sorti du sommeil. Un sommeil si léger qu’un souffle peut le déchirer. Le bruit de la respiration des hommes qui dormaient à mes côtés ne m’apaisait pas non plus. Ces bruits de souffle, paisibles et réguliers comme un ressac, ne parvenaient pas à couvrir les plaintes qui montaient jusqu’à nous, à toute heure du jour et de la nuit.

Les premières heures, juste après mon coucher, la fatigue extrême, morale et physique, me cueillait telle une feuille morte ballotée par la brise et m’entrainait dans les limbes d’un sommeil sans rêve, froid, agité. Puis, le corps rassasié quelque peu, les douleurs et les langueurs apaisées, je redevenais attentif au moindre frémissement de l’air, à la moindre perturbation de mon environnement. Suis-je assuré que si, par un miracle imprévisible, une nuit, une nuit seulement, pas un cri, pas un pleur ne retentissent, suis-je assuré de ne pas me réveiller ? Rien n’est moins sûr. Mon organisme et mon esprit ont tous deux pris une telle habitude de ces réveils intempestifs que je crains de voir cet état devenu inexorable.

Le calme était revenu. La nuit se posait enfin, langueur sourde, silencieuse promesse d’abandon. Je n’osais pas bouger. Je présageais qu’à mon tour, j’allais être appelé et descendre lentement les marches irrégulières de cette ancienne demeure. J’allais trouver le goût du sang et de la peur, je suppose. Les petites cellules isolées dans les tréfonds du sous-sol, comme déjà ensevelies pour l’éternité, composaientnt des tombeaux froids et glacés où une sueur amère ruisselle sans repos.

Des pas ? Déjà ? Serait-ce pour moi que l’on s’active à une heure si avancée de la nuit ?...

Je suis arrivé ici le premier le samedi du premier matin d’hiver. Je sais dès à présent que ce jour restera marqué au fer rouge et gravé dans ma mémoire, même lorsque celle-ci sera perméable ou ravagée par les ans. Tel un passager clandestin, cette date fatidique voyagera et s’accrochera dans mon inconscient comme dans mon subconscient. En véritable poison, elle se répandra et infectera chaque goutte de mon sang. Naturellement, ce type de venin là ne vous foudroie pas sur place ; il ne vous terrasse pas comme le ferait un éclair craché par les cieux. Non, il prend son temps pour vous tuer lentement, à petits feux. Je sais également que d’autres jours ressembleront à ce matin. Mais c’est bien celui-là qui viendra au dépourvu hanter mes nuits et torturer mon esprit jusqu’à mon dernier souffle.

Il y à une semaine, je gisais décapité dans ma propre hémoglobine, nu de toute décence. Et ensuite je me trouvais ici, dans ce que les hommes que j’ai croisé appelaient l’Entre-Deux. « Et ça veut dire c’que ça veut dire » avait simplement ajouté le plus bavard. Ca ressemblait simplement à une ville maison en bois au milieu de plaines enneigées, mais à bien s’y prendre, on se rendait vite compte qu’il n’y avait ni soleil ni horizon. Juste ce blanc accompagné du froid, dur, fatiguant. On devait être une vingtaine, surveillés par le dénommé « Libérateur ». Un porc, ce type, sous son épaisse cape beige au col fourré. Les cheveux gras, le nez pâteux et écrasé, les dents jaunies, et une féroce haleine empestant la bière. D’ailleurs, au bout de deux jours je l’avais baptisé « le sanglier ». Il y avait une rumeur qui tournait prétendant que ce dernier prenait les hommes à tour de rôle pour les mener à une épreuve. La réussite ou non de celle-ci rendrait vie ou tuerait définitivement un homme. Quelques uns dans notre vingtaine auraient, semble-t-il, passé l’épreuve sans avoir été graciés. Mais si la plupart d’entre nous n’étaient pas causants, eux s’étaient catégoriquement enfermés dans un mutisme lourd de sens : peu importe ce qu’il se passait là-bas, c’était assez abominable pour ôter la parole à un homme. Et maintenant, je savais que ça allait être mon tour. Les trois ou quatre gars dans la chambre avec moi s'étaient à quelques mètres, marmonnant quelques mots intelligibles en faisant semblant de ne pas me prêter attention. Ceux-là n’ignoraient pas ce qui m’attendait. Ils savaient que c’était mon tour.

La porte s’est ouverte d’un seul coup. Le Sanglier est entré et m’a pointé du doigt.

-    Toi, comment tu t’apelles ?
-    Vakan … ai-je répondu d’une voix tremblante.
-    Le jour de ton dépucelage ! a-t-il ricané en m’ordonnant du doigt de le suivre.

Nous nous sommes dirigés vers une petite butte enneigée à quelques mètres de la maison. Le froid s’intensifiait et semblait pénétrer à l’intérieur de ma peau craquelée et geler mon squelette. Arrivé, en haut de la petite dune, je me tournai vers mon guide dont le regard transperça le mien. Puis il me saisit le bras et dans la paume y déposa une dague. Il pointa ensuite une masse sombre de l’autre côté du talus et mon cœur se brisa dans ma poitrine. « Tu pue le désir de vengeance mon gars, soit, alors tue-là, sois le monstre qu’il te faut être pour mener tes desseins à terme, ou faiblit et crève comme la merde que t’étais avant que ces trois justiciers ne te fassent sauter la tête », m’a-t-il dit. À quelques mètres de moi, ne se tenait pas une chenille, ni une harpie ou même une femme mais une petite fille, transie par le froid, les doigts solidement accrochés à ses guenilles comme pour y arracher un peu de chaleur en plus.

-    Qu’est-ce que t’attends ? m’a lancé le Sanglier. Descends-moi cette gosse.

Le froid, de plus en plus intolérable, me griffait le visage, me brûlait les lèvres et les paupières. Mes jambes flageolantes avaient du mal à me soutenir. J’avais l’impression que mon corps tout entier allait se fendre comme une bûche et se briser comme une plaque de cristal. Je restai plusieurs secondes, le bras ballant et figé, face à une étrangère, une enfant, prétendûement ma chance de survie, que je n’osai regarder. À côté de moi, la voix grasse du Sanglier devenait agressive, impatiente. Il ne me parlait plus, il m’injuriait. Je me tournai vers lui et je le fixai une nouvelle fois. Ses yeux injectés d’alcool et de sang étaient habités par quelque chose que je ne saurai décrire avec des mots. Je n’entendais plus très bien, car le vent glacial avalait en partie ses ordres. J’observai la bouche porcine de l’homme se tordre en une grimace immonde. Les veines de ses tempes se gonflaient et donnaient l’impression qu’elles allaient gicler de son visage satanique. Je n’esquissai toujours pas le moindre geste. Paralysé par le froid et l’horreur de mon acte à venir, je restai debout sur ce talus de neige, la paume collée au manche de la dague. J’ai regardé autour de moi en me demandant, le cœur empli d’une folle et stupide espérance, si cet endroit noyé dans la brume et le sang existait véritablement.
Comment ne pas douter de la réalité des choses ? Comment ne pas se méfier de la vérité ? Comment ne pas ébranler nos croyances ?

C’est alors que le Sanglier, rouge de fureur, m’arracha l’arme des mains et me frappa le visage avec la garde. La violence du choc me fit tomber par terre. Un flot d’hémoglobine jaillit de mon nez cassé et vint inonder ma bouche. Avec ma langue, je ne pus m’empêcher de goûter le liquide chaud et ressentis une sensation effroyable. Je ne reconnaissais même plus le goût de mon propre sang ! Ce fluide unique qui nous est pourtant si familier ne m’appartenait plus. Insidieusement, la transformation mutante avait déjà commencé et, sans m’en rendre compte, j’étais en train de devenir quelqu’un d’autre ; cet intrus maléfique qui bientôt volerait chaque trait, chaque expression de mon visage pour se l’accaparer définitivement. Terrifié par cette révélation, une envie de vomir me souleva le cœur incendiant mes entrailles et agitant tous mes membres avec frénésie.

Le Sanglier me somma de me lever. Je ne pouvais pas. Je ne voulais pas. Alors, pour se défouler il commença à me rouer de coups de pieds. Les talons de ses bottes en cuir me piétinaient le ventre, écrasaient mes côtes. Il me faisait atrocement mal et tout mon corps hurlait sous les charges répétées et rageuses de ce monstre, mais j’aurai donné n’importe quoi pour qu’il continue de me battre. N’importe quoi.
De puissantes bourrasques faisaient gicler le sang qui sortait de mon nez et ma bouche entachant le sol neigeux de sa couleur ocre et impure. Voyant que j’essayai de me recroqueviller pour protéger mon corps de ses assauts, il s’agenouilla et de ses poings il me martela le visage. Aux multiples impacts de son épaisse chevalière dorée sur ma figure je sentis mes arcades se déchirer comme un vulgaire tissu aveuglant mes yeux sous les coulées d’hémoglobine. Cet acharnement de violence me sembla durer une éternité ; une éternité encore trop courte pour moi.

Puis, le Sanglier m’a empoigné par les cheveux et m’a forcé à me relever. Il ramassa la dague qu’il me remit dans la main et en sortit une autre de son fourreau qu’il pointa sur ma gorge.

- Tu es prêt à mourir pour une môme? hurla-t-il.

Tuer ou mourir. Existe-t-il un choix plus cruel et plus injuste ?
À cet instant précis, je n’ai pas pensé à ma famille, je n’ai pas non plus pensé à moi. Mon esprit s’est arrêté sur Nedmor, ses habitants, berceau et cible de cette haine qui m’étreignait depuis des jours déjà. Cette possibilité de vengeance, je l’avais appelée de mes voeux, et j’en avais enfin la possibilité …

J’étais debout. Le visage ensanglanté et les côtes brisées, je me suis tenu le ventre, essayant malgré tout de supporter l’intense douleur qui irradiait mon corps battu. Des larmes amères se sont mises à rouler sur ma joue, se mélangeant à ce sang désormais étranger. Mais cette fois-ci, l’hiver et son vent rude n’y étaient pour rien. Je pleurai sur cet endroit horrible. Je pleurai sur les vies que j’allais sacrifier. Enfin, je pleurai sur cette fille à moitié-nue, squelettique et recroquevillée à quelques mètres de mes pieds dont je continuai de fuir lâchement le regard.

Malgré moi, j’ai vu mon bras armé se lever au milieu de la brume fantomatique. Il était sous hypnose, il ne m’appartenait plus comme je ne m’appartenais plus. Je l’ai regardé presque médusé se diriger puis s’immobiliser au dessus de ce corps prostré et inconnu. Enroulé autour de moi, le vent soufflait ses rafales avec une force décuplée comme s’il cherchait à étouffer le bruit de mon atrocité.

J’ai fermé les yeux, et perdu mon âme. 


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Vakan
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MessagePosté le: Jeu 9 Aoû - 12:33 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

Éveil


Une lumière vive me transperce les yeux. Un amas de bruits indicibles les uns des autres berce mes oreilles, étouffant et enveloppant. L'air glacial me brûle la gorge et les narines à chaque inspiration, si bien que toute odeur disparaît presque. Ma bouche est pâteuse, lourde et épaisse. Ma tête est étourdie. Engourdie. Au moment même où ces informations pénètrent mon cerveau, ma conscience irradie tout mon être. Cela doit faire des heures que j'erre.

Ma dépouille désincarnée est portée par le flux du mouvement même. Tout mon être est douloureux, mes pieds sont meurtris par ma longue traversée de la ville. L'atmosphère froide et pesante consume mes mains et mes cuisses au travers de ma cape. J'ai la tête lourde et ankylosée. Malgré tout cela, mon corps se meut de lui-même, comme un automate et lorsque je ressors à nouveau de ma torpeur je me trouve sur le port de la capitale. Mon reflet dans l'eau fuyant et hésitant me fascine. Hypnotique. Je ne peux défaire mon regard du leurre miroitant et capricieux qui m'absorbe un peu plus à chaque frémissement.

Pourquoi suis-je ici ? Je n'en ai aucune idée. Ni même de qui je suis. Il faut se rappeler. Se ressaisir. Quitter cette ambiance annihilante. On m'alerte. Si je suis, alors je quitte cet état d'ataraxie. Mais il est déjà trop tard pour reculer. Juste penser pourquoi ou qui suffit pour activer le processus. Avec ma mémoire je renais. Des réminiscences s'infiltrent et me perforent la rétine. Un dernier au revoir à cette douce et chaleureuse quiétude emmitouflante, et mes souvenirs m'arrachent à ma matrice d'adoption.

Je quitte un monde lumineux et sans odeur pour un univers rouge et pestilentiel. Il a des relents de marée rehaussés d'un fumet d'ordures. Des images affluent le long du nerf optique et m'enlèvent de l'obscurité du port pour m'immerger dans un bain de rouge. Un bain de sang. Une enfant mutilée. La rougeur de mes mains n'est pas due à l'afflux de sang pour combattre le froid. C'est une trace. Une marque indélébile.

Mes mains sont souillées. Tout est flou. Ce que je pense être mes souvenirs se fond aux décors, je suis perplexe. Instinctivement, je fais les cent pas le long des quais, comme pour retrouver sous chaque foulée un peu de ma mémoire. Frustrant, car vain. Je m'arrête de marcher, et un long cri est extirpé du plus profond de mes poumons. Au moment même où ma voix s'éteint, des images rayonnent dans chacun de mes vaisseaux, comme si elles avaient été emportées des confins de mon être par ce cri.

Tout est limpide. Je me rappelle. Je suis. Mais cette clarté nouvelle me plonge dans des abîmes insondables. Qu'ai-je fait ?!? C'est avec effroi que je regarde mes mains. Ou plus exactement le sang qui les a ternies. Il faut se laver. Il faut retrouver cet état apathique. Je me baisse et plonge les mains dans l'eau nauséabonde du port. Je les frotte dans l'espoir d'oublier à nouveau, de me laver de ce crime fétide, et ne m'arrête que lorsqu'une vive douleur m'y contraint.

Tantôt inerte, je suis immergé dans l'anxiété. Mes mains sont blanches, presque bleues. L'eau est glacée. Mais je recommence à frotter dans ma quête de pureté. J'ai mal. La froideur de l'eau consume mes mains et me brûle. Je pleure. Pourquoi ai-je fait cela ?!? Un frisson glacé me parcourt et me voilà sous l'emprise de vertiges. Mon corps accroupi au-dessus de l'eau vacille. J'ai froid et chaud en même temps. Je suis en nage. L'infâme odeur a raison de moi et je vomis toutes mes tripes. Mes yeux ne quittent pas les reflets miroitants de l'eau, captivants. Tout mon être frémit, parcouru de sueur froide : un visage enfantin me sourit à la surface de l’eau sombre. J’hurle à nouveau, il disparaît.

Puis le calme. J'ai chaud. Mon esprit est apaisé. Une sérénité m'enveloppe. Sous cette quiétude muette je perçois une voix. La Voix insidieuse de la Vengeance. Elle me berce, rassurante. Elle s'occupera de tout. C'est ce qu'elle me murmure à l'oreille. Elle est insinueuse, et s'engouffre en moi lentement pour finir par m'avaler tout entier. Je n'ai pas la force de lutter. Je suis faible et elle non. La peur, l'effroi, la honte et l'incompréhension sont un cercle dont je suis le centre, minuscule. Ils sont mes juges, mes bourreaux. La Voix leur fait face. Elle les étrangle un à un et les balaie d'un simple geste. Je succombe à la Voix.

Je meurs, elle m'étouffe tout entier et m'emmure dans un silence absolu et rassurant. Mais elle converse toujours avec moi. Elle est moi et je suis elle, me susurre-t-elle à l'oreille d'un ton enjôleur. Elle est forte et sécurisante. Elle parle de pouvoir et l'encense. Je perds toute faculté à penser. Elle résonne toujours plus fort, toujours plus haut. Je l'embrasse toujours un peu plus et me noie dans ses abîmes.

Je deviens la Voix. Je l'adhère, l'épousant entièrement, indissociable. La Voix m'insuffle la force. Culpabilité, honte et peur perdent sens. Seule compte la force. Vivre est un combat, l'homme contre l'homme. Seul le plus fort survivra. Mon meurtre n'était que le premier pas vers l'affranchissement total. Je repense à cet instant où le sang a coulé de la fille, emportant avec lui l'essence de la vie. Instant grisant s'il en fut un, où pouvoir et puissance m'enivrèrent.

Je me lève et le vent caresse délicatement mes joues. Le soleil se lève et avec lui la promesse de moments tout autant jouissifs. Si ce n'est plus, la première fois ayant été brève, je n'avais pas encore savouré chaque geste et émotion. Mais une première fois reste toujours immortelle, gravée à jamais et marque d'un renouveau. Je me délecte à l'avance de toutes ces voluptés futures plus savoureuses et sophistiquées les unes que les autres.

Cette pensée m'extirpe un rire du plus profond de mon être. Sous le soleil à peine éclos, lui jetant un dernier regard, prenant une profonde inspiration, je quitte le port, lieu de renaissance, et je fais serment de m'améliorer, de prolonger le plaisir. Je pars en chasse, pour capturer cette addictive ivresse.


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Vakan
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MessagePosté le: Jeu 9 Aoû - 12:34 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

La première fois


Auberge, troisième jour après l’éveil.

Je me tiens debout devant la fenêtre, les yeux rivés sur les quelques passants en guerre ouverte contre un froid de plus en plus tenace. Je dessine une barre à travers la buée du carreau. Il y a comme des traces de neige au bout de mes doigts, engourdis par le froid.
Désormais, sur le carreau, il y a Lui. Le premier. Il gît sans vie. Trace de vie sur le carreau, trace de doigts aussi. Je souris. Il n’était qu’un hors d’œuvre, une cible inutile sacrifiée pour la préparation de plus ambitieux assassinats.
Ils vont chercher … Chercher à comprendre … Chercher un coupable.
Il n’y a rien à comprendre ! Ce sont eux les coupables. Je les avais prévenus. C’était un jeu. Je n’en avais pas fait les règles, je les respectais, c’est tout. Je ne pouvais pas faire autrement.

Ca s’est passé hier … Il faisait froid et je marchais dans les rues de la vielle ville sans bien savoir où mes pas me conduisaient. Je croisais quelques rares visages inconnus, pressés de retrouver la chaleur d’un foyer et moi j’errais à la recherche de … j’errais sans but. Je me suis trouvé à suivre une ombre, forme imprécise dans le brouillard tombant. La voix m’a dit : « Celui-là ». La voix ! Elle poluait les limbes de mon cerveau depuis déjà trois jours, se faisant de plus en plus présente, de plus en plus pressante, me posant des questions sans réponses, me susurrant parfois des choses immondes. J’ai demandé « pourquoi ? ». Elle ne m’a pas répondu. Mais son ton était impérieux ne me laissant aucun doute sur sa détermination. Pourtant, je me suis plus à croire qu’elle oublier et j’ai voulu passer mon chemin, bifurquer et laisser l’inconnu aller le sien, mais elle m’a retenu : « T’as les jetons ? … ».

Un frisson m’a saisi, décharge d’adrénaline, sursaut d’orgueil. Merde ! Je ne pouvais pas me laisser insulter par une voix que je ne connaissais même pas. Alors j’ai pressé le pas et je l’ai abordé, Lui, le premier. Au coin d’une ruelle plus sombre, je lui ai demandé quelques fioles. Il s’est retourné et ma flèche l’a ceuilli à la base du cou.

Il a eu l’air étonné. Il a glissé sans bruit le dos appuyé contre le mur d’une vieille bâtisse, témoin insensible, sa main droite essayant sans y parvenir de retenir le sang qui s’échappait en jets puissants, la gauche cherchant désespérément un appui. Je l’ai regardé se vider et mourir. Mes yeux ne l’ont pas quitté jusqu’au dernier soubresaut.

Avant de partir, j’ai un sorti une pierre droite et rouge de ma poche, un diamant rouge, et l’ai déposé sur son blason Royaliste. Sorte de lot de consolation pour compenser ce souffle qui s’en était allé. Un indice peut-être aussi, mais un petit, pour ne pas éveiller les soupçons de la voix. Ils vont dire que je suis cinglé, pervers, sadique, démoniaque  … Mais ça n’a rien à voir. C’est la voix.

Ils ne peuvent pas comprendre. 


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Jilano
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MessagePosté le: Ven 10 Aoû - 11:09 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

Le réveil fut rude. Mes yeux s'ouvrirent brusquement comme toujours portés par cette haine constante que je ressentais envers les pitoyables ordres que me donnait cette entité à laquelle j'avais porté dévotion. La mission s'avérait simple, ramener le dernier miséreux désigné pour porter l'Adieu. L'animal qui venait de m'ôter quelques précieuses heures de repos avait débarqué à Nedmor depuis quelques jours et je devais aller le pêcher. C'est ainsi qu'exténué j'arrivais aux portes de la ville vers le milieu de l'après-midi. La matinée avait été rythmée par une marche soutenue sur un sol neigeux difficilement praticable. Une matinée de sommeil gâchée par ce chien... Il me le paierait ! Le bestiau avait intérêt à se montrer docile et à me suivre gentiment là où je lui dirais d'aller. 
Je détestais Nedmor et ses rues étroites à l'atmosphère chargée d'une sombre odeur d'excréments. La guerre l'avait au fil des années rendue crasseuse, puante et grouillante de rats. Elle ne ressemblait alors plus en rien à celle où, dix ans auparavant, j'étais arrivé par bateau, porté par l'espoir d'une vie facile et par ces rêves naïfs qui animent notre jeunesse. 
Après avoir rapidement déambulé dans les rues et expliqué avec patience à un ivrogne semi-lépreux titubant au hasard de ses vomissements que je n'étais pas l'entité de la mort, je me décidais à rentrer au "Saumon pêcheur", un misérable établissement où j'avais mes habitudes et où, me semblait-il, je n'étais pas le seul. Ces dernières années la populace avait pris pour rituel quotidien de s'y retrouver pour se raconter les derniers potins. En somme, si je voulais retrouver mon bonhomme c'est ici que je devrais commencer mes recherches. C'est ainsi qu'après avoir commandé une mélasse de cham rouge qui était la spécialité de la maison, je partais m'adosser contre le bar, l'oreille aux aguets.

Cela faisait déjà quelques heures que j'étais installé observant et écoutant avec attention le défilé et la ripaille incessante des gueux aux alentours quand mon ouïe s'arrêta soudainement sur une conversation entre deux hommes.
L'un était, à en juger par l'insigne sur sa cuirasse, capitaine de la garde nedmorienne. L'autre, quant-à-lui, petit, barbu et chauve, portait l'odeur caractéristique des petits pêcheurs. Tandis que je tendais attentivement l'oreille la discussion battait son plein. Un cadavre aurait été découvert le matin même. Il s'agirait d'un herboriste retrouvé gisant dans la neige rendue écarlate par le sang. Son cou aurait été transpercé par une flèche et on aurait retrouvé un petit diamant rouge à côté de la victime comme une signature laissée par l'odieux criminel.
Je ne pouvais retenir un sourire d'amusement. Un diamant rouge ? Mon bonhomme se prendrait-il pour un assassin de grand renom ?
Pour sûr c'était bien le miséreux que je recherchais, ou tout du moins s'en était la représentation que je m'en été faîte, naïf avec un soupçon d'arrogance. Je payais ma consommation et me hâtait de me rendre sur les lieux du crime.
Le corps avait été retiré mais les empreintes, elles, étaient toujours là. J'observais attentivement ces dernières en espérant retrouver la piste de mon naïf. Les passants curieux avaient effacés en grande partie les traces de pas de la veille mais cependant l'une d'entre elle se démarquait par sa démarche. Ce n'était pas là le pas lent et fier des habitants de la capitale et renforçait une fois de plus l'idée que je m'étais faîte du personnage. C'est ainsi qu'après avoir passé quelques tournants je me retrouvais devant une petite auberge du quartier pauvre. Un bâtiment noir de crasse et couvert de boue sans doute occasionnée par le passage de quelques charrettes dans la chaussée. 
Après avoir demandé à l'aubergiste, un homme dans la force de l'âge, si logeait chez lui un étranger, je me dirigeais vers la chambre de ma cible qui, le matin même, avait forcé mon réveil. Il allait morfler !
Je le trouvais endormi sur sa paillasse et me saisissait de lui sans y aller de main morte.
"Debout Maraud !"
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Vakan
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MessagePosté le: Lun 13 Aoû - 18:45 (2012)    Sujet du message: Éveil Répondre en citant

Auberge, troisième jour après l’éveil. (suite)

Une brise agresse le carreau de ma chambre et m’arrache à mes pensées. Je reporte mon attention sur la courte barre qui entache la vitre, tracée d’un doigt ferme, pas de cette si caractéristique  main tremblante, rendue incontrôlable par l’horreur de son acte. Je veux croire que la voix me donne le courage nécessaire à l’emploi, mais au fond de moi, je sais que déjà elle m’inculque l’indifférence face à l’horreur. Malgré moi je sombre dans un état de fatigue protecteur. Mes nuits sont courtes, faites de tremblements et de cauchemars, et mes journées sont épuisantes. La fatigue m’isole de la Voix, la rend fébrile, distante, comme atténuée par l’éloignement. La folie me tiendrait d’ailleurs sans doute déjà entre ses crocs si  je n’avais pas rencontré cet homme …

Sa première apparition date de la nuit d’hier. Depuis les trois jours que je dors ici, le profond sommeil se refuse à mes draps. Au beau milieu de la nuit paisible et bleue, mes cauchemars me font sursauter. Je me réveille brutalement, je m’accroche aux barreaux en bois du lit, et j’inspecte mes bras, ma poitrine, mon ventre … Je cherche sur ma peau des ecchymoses, des stigmates que je pressens énormes, ovales et violacés. Mais je m’étonne de la trouver toujours immaculée, comme si des objets invisibles s’étaient emparés de mon corps. Mais ce n’est que la Voix.  Alors je gueule un peu, je me bouche les oreilles, incapable d’échapper à cette chose indéfinissable et secrète. Après que les songes m’ont réveillé, il est proprement impossible de me rendormir ; je sors un temps dans la rue pour rencontrer l’air frais et l’apaisement caractéristique de la nuit, son silence entrecoupé des doux râles de la nature et de l’imagination. Mais je ne peux plus trouver cette impression de gravité tranquille, comparable à la nonchalance d’une plaine paisible ; je vois des visages émaciés, des rognures d’os, des filaments couverts de graisse, un emmêlement de formes dégelasses qui n’ont rien de surnaturel. Des passants aux corps vieux mais étrangement lascifs me regardent fixement avec un air halluciné, des flammes de curiosité au fond des yeux. Puis ils s’approchent de moi, les épaules voûtées. Leur démarche est boiteuse mais érotique, le dégoût qu’ils m’inspirent comme une parade du peu de raison que je conserve. Car au fond de moi, la Voix me transmet sa voracité, leurs membres dégénérés me font frissonner de désir. Mes mains se portent presque inconsciemment à mon arc, et mes yeux rougeoient d’un éclat meurtrier. Mais à chaque fois je réfrène l’envie, m’en vais vite, affolé par ma perte de contrôle. Je me retourne en courant dans ma miteuse chambre d’auberge, je ferme la porte, je regarde par la fenêtre, tétanisé, et vois ces victimes potentielles devenir des ombres entre les murs de pierre. Je regagne mon lit, les draps sont chaud comme des lèvres. Je me rendors, et la Voix rappelle à mon subconscient les images de cette fillette qui viennent me terroriser jusque dans le monde prosaïque des vivants.
Le scénario s’est répété de façon identique à deux reprises, mais le troisième soir, il est venu. Et il y a eu deux sans trois.
Sa voix m’a tiré de mon sommeil naissant avec l’apprêté de l’accusation. Comme si avant même que nous nous soyons croisés, j’étais déjà coupable de lui avoir nui. L’individu, encapuchonné sous une ample pèlerine ne m’offrit que quelques mots, d’un inestimable intérêt, mais absents de courtoisie ou de compassion. Les mots d’un chef. Ou les mots d’un ennemi.
En quelques phrases, il m’apprit que la Voix ne m’avait pas seul désigné sous son joug. D’autres, pour de peu identiques desseins, s’étaient également vu ôter leur libre arbitre. Il se présenta ensuite comme le meneur de ce groupuscule de maudits, en m’affirmant avoir des réponses à mes questions, si toutefois je me présentais à leur repaire en temps voulu. Son concis discours prononcé, il est reparti sans un mot, me laissant seul avec mes incompréhensions, et entre les mains une carte vers son domaine. Puis avec la voix, aussi. Tout compte fait, je ne suis jamais seul.


Je cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Trois. Cette fois je fais hommage à l’expression. Comme un effort ridicule pour entrer dans mes gonds, me convaincre de la rationalité de mon choix. Ma vengeance n’aboutira pas si je ne puis la contrôler, l’instiguer de ma propre volonté. L’homme avait des réponses, et cela sous entend peut-être des solutions. Il sera  toujours temps de prendre la tangente si les choses ne se déroulent pas comme prévu.  Je me rendrai à leurs portes, et en aurai le cœur net.
Je sais de toute manière que quoiqu’il arrive, la Voix fera ce qu’il faut.
 


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